[Le #19h30 de l'intérieur] Quelles perspectives pour le journal télévisé sur les réseaux sociaux ?

Dès ce lundi 9 septembre, la Radio Television Suisse fait un pas de plus vers ses téléspectateurs en lançant le “hashtag” #19h30 (en particulier sur Twitter, mais également sur Facebook) pour désigner tous les contenus qui touchent à la préparation du Téléjournal et fédérer journalistes et auditeurs autour des métiers de l’information. Cette journée est donc l’occasion de découvrir le fonctionnement de RTSinfo, en particulier ici de la séance de rédaction du matin et de la diffusion du journal du soir en compagnie de Bernard Rappaz (rédacteur en chef de l’actualité TV) et Darius Rochebin (présentateur du 19h30 RTS).

Séance de rédaction de l'équipe du #19h30 (RTSinfo TV, 9h30)

Séance de rédaction de l’équipe du #19h30 (RTSinfo TV, 9h30)

Lors de la séance de rédaction de l’équipe du 19h30, Bernard Rappaz rappelle l’expérience du New York Times qui publiait ses conférences de rédaction en streaming avec un succès mitigé.

La transparence, un enjeu interne

L’objectif interne de la démarche #19h30 est de continuer à imaginer des passerelles entre le monde multimédia et le “bon vieux” monde de la télévision. Et Bernard Rappaz de citer en exemple de l’intérêt et importance des réseaux sociaux pour les médias la réponse sur Twitter du patron du CICR vendredi suite au sujet du journal télévisé concernant son institution. En ce moment, le lobbying des rebelles syriens qui envoient des vidéos aux sénateurs U.S. est également un très bon exemple. En bref, les réseaux sociaux permettent de garder le contact avec l’information et de participer à son élaboration. Twitter, lâche le rédacteur en chef, “c’est l’ATS de demain”.

La transparence, un enjeu externe

Partager le making-of du journal n’est pas seulement promotionnel, c’est aussi et surtout un contact avec le public. C’est un partage de plus-value qui permet aux journalistes de valoriser les informations qu’ils n’ont pas pu faire entrer dans leur court sujet (souvent 1 min 30) du journal.

Cette double démarche n’a pas qu’une valeur symbolique, même si elle ne représente qu’une infime partie du quotidien de l’équipe du 19h30. D’ailleurs, les règles de déontologie s’y appliquent aussi. Bernard Rappaz de rappeler qu’il souhaite un vocabulaire unifié pour parler de Twitter, en particulier du “hashtag” qui deviendra “mot-dièse” à l’écran (l’essentiel étant d’être au diapason, ajoute Yves Gerber).

Faire le choix des sujets pour le soir

Bien que toute la matière survenant en journée pour le journal du soir reste inconnue de la rédaction, la séance du matin est déjà l’occasion de décider des grandes lignes du 19h30. Présentation des blocs principaux et des questionnements qui agitent la rédaction :

  • Syrie : Faut-il faire un état des lieux de la propagande croisée du gouvernement et de l’ASL ? Aura-t-on déjà des extraits de discours d’Obama pendant la diffusion du journal ? Faut-il faire un sujet sur la situation au Liban ou se pencher sur le positionnement de l’église catholique ?
  • Berne : Focus sur la conseillère nationale PLR Sylvie Perrinjaquet, sur l’accord FATCA, sur la proposition de l’UDC Christophe Blocher de faire alliance avec le PS sur une initiative pour la limitation de la taille des banques… Faut-il faire un sujet sur la pénurie de produits anesthésiants (utilisés pour l’exécution de peine de mort aux USA), dont la Suisse est partiellement fournisseur ?
  • Sport : Candidatures au CIO, match Norvège-Suisse, retour de Stanislas Wawrinka à Genève ce matin, ou sujet sur l’horlogerie suisse et les milieux du golf ?

Bernard Rappaz précise son souhait quant au traitement de l’actualité syrienne : ne pas tomber dans la “com”, s’il y a des tirs de missiles, on ne fait pas de flash info avec des images non sourcées.

Internet et information, discussion avec Bernard Rappaz et Darius Rochebin

Bernard Rappaz : Quand on cherche à trouver comment faire passer l’information, on butte sur une journée qui ne fait que 24 heures ! Rajouter des éléments comme les réseaux sociaux dans le paquebot RTS, c’est risquer de passer sous la ligne de flottaison. Le 19h30, ce sont 300’000 personnes devant leur poste de télévision (=60% de part de marché, une situation exceptionnelle en Europe). La moyenne d’âge des téléspectateurs est de 52 ans alors que celle des internautes de rts.ch est de 32 ans (pour rappel, la moyenne d’âge de la population suisse est de 49 ans)! Il faut savoir s’adresser à tous ces publics !

Darius Rochebin : Oui, les sources internet doivent être vérifiées (par exemple, la vidéo de l’ASL, qui peut aussi bien être originale comme un produit des renseignements américains), comme toutes les autres d’ailleurs ! Mais les réseaux sociaux offrent aussi beaucoup de possibilités de factchecking qui rendent l’information plus sûre qu’auparavant (multiplication des sources).

Bernard Rappaz : Notre avantage est de ne pas faire de l’information en continu, on ne se laisse donc pas avoir par des rumeurs (de nombreux médias avaient été victimes de leur instantanéité lors des événements de Newtown, par exemple). Notre job est toujours le même : hiérarchiser l’information. On en reste les patrons, ce n’est pas parce qu’on utilise les réseaux sociaux que c’est le public qui décide de tout.

Un journalisme de qualité pour et par les réseaux sociaux

Darius Rochebin : La pluralité est importante, il faut parfois aller voir aux marges.

Bernard Rappaz : La RTS ne doit pas devenir un média “officiel” et “unique”, le panorama médiatique romand est d’une richesse unique, il permet un journalisme de qualité.

Il faut rappeler que l’information a un prix, c’est aussi le but du hashtag #19h30. Ce week-end, quand on a envoyé Jean-Philippe Schaller à la frontière syrienne, on a commencé par faire le budget !

A l’interne, il y a évidemment un peu de résistance à cette transparence, c’est normal. L’objectif est de raconter comment est fait le 19h30, il n’y a rien à cacher ! Mais c’est vrai qu’il est difficile de montrer la faillibilité du journaliste qui sera dès lors (encore) plus remis en question. Il faut également que l’on pense, avec cette accélération, à laisser du temps aux journalistes pour réfléchir, se poser tranquillement, pour produire du journalisme de qualité.

Darius Rochebin : Il ne faut pas que la démarche “réseau social” soit un procédé démagogique du type “Posez vos questions, on vous répondra…” qui ne tient jamais ses promesses, il faut avoir une démarche franche.

1 heure avant la diffusion, dernières mises au point

Le soir venu, une heure avant la diffusion du téléjournal, l’équipe de rédaction (Bernard Rappaz, Darius Rochebin et Béatrice Jéquier, rédactrice en chef adjointe et responsable de cette édition du 19h30) fait le point sur la demi-heure d’information à venir et aborde des questions liées au lancement du hashtag #19h30.

Bernard Rappaz se souvient que la question de l’interdiction des smartphones en séance de rédaction s’est posée. Question éludée par Darius Rochebin. Rappelons que Bernard Rappaz était sur Twitter bien avant son collègue. La discussion est d’ailleurs interrompue par un appel d’Alain Rebetez, en direct de Berne, qui souhaite vérifier si le duplex est bien mis en place.

Le journal télévisé, de moins en moins exhaustif

Bernard Rappaz : Au niveau des sujets du journal, nous sommes de moins en moins exhaustifs, on fait de plus en plus de choix dans les sujets qui passent. Avant, il y avait une multiplication de sujets très courts, maintenant des sujets plus longs (et donc moins nombreux). Aujourd’hui, l’exhaustivité est sur le site de RTSinfo, exclusivités comprises (la tendance à la rétention d’information pour se garder des “exclus” est passée de mode avec l’instantanéité du web).

Le choix des sujets

On le constatera dans le journal finalement diffusé, les thématiques n’ont pas subit d’important bouleversements depuis la séance de rédaction du matin. Il n’en est pas toujours ainsi en raison de l’actualité souvent imprévisible. Pourquoi avoir choisi un sujet sur le retour de Stanislas Wawrinka en Suisse ? Darius Rochebin défend le choix de la rédaction : il faut se replacer dans un espace mental particulier, celui des Suisses. Ici, personne ne connaît la composition du gouvernement chinois, même si cette information est infiniment plus importante objectivement que de connaître la femme de Stanislas Wawrinka… connue par tout le monde ici ! La télévision, c’est aussi de l’émotion, tout est une question de dosage. D’ailleurs, il est désormais plus facile de doser aujourd’hui grâce aux réseaux sociaux (l’intelligence collective prévient rapidement des overdoses – par exemple les multiples enterrements de Nelson Mandela – alors qu’on ne s’en rendait moins vite compte lors du drame de Lady Diana).

Retrouvez ci-dessous le sujet du soir consacré à Twitter :