Le numérique, un outil au service de la culture ou un simple gadget technologique ?

Nouvelles cultures, évolutions ou prétextes ?

Ce point de vue a été publié dans la "Gazette littéraire" de février 2013

Ce point de vue a été publié dans la “Gazette littéraire” de février 2013, résurrection du supplément littéraire de la Gazette de Lausanne publié par Franck Jotterand, à l’occasion de la publication de l’ouvrage “Toutes frontières ouvertes” par Daniel Vuataz1.

On distinguera deux types d’objets numériques : ceux qui sont le prolongement de l’évolution d’une science, d’un art ou d’une discipline et ceux qui ne sont que les médiateurs d’un contenu (par exemple culturel). Parmi les premiers, la musique est un art dont les conditions de production ont tellement changé (instruments, enregistrement, etc.) que la musique électronique s’est désormais fait sa place sur le piédestal des harmonies auprès de ses consœurs traditionnelles. Les arts graphiques sont aujourd’hui également bien plus que les témoins de cette évolution, la quasi totalité des visuels que nous côtoyons au quotidien n’ayant en effet jamais fait l’objet du moindre coup de pinceau.

Alors que ces exemples rendent compte de l’évolution de disciplines anciennes, les outils numériques permettent également de mettre au point des outils permettant de faciliter la rencontre de ces disciplines. En littérature, le livre numérique fait évidemment partie de cette catégorie, il ne modifie que l’interface entre l’objet culturel et son consommateur. A ce titre, après la mode des « audioguides », viennent les tablettes tactiles que le spectateur promène – ou suit docilement – dans les allées épurées des musées de beaux-arts. Outre l’aspect technologique et « moderne » qui, s’il est la seule raison de l’équipement de musées, relègue ces appareils au rang de prétextes, ces moyens numériques peuvent apporter une plus-value réelle à un texte ou une institution culturelle !

Wikipedia Network

Sur Wikipédia, tous les articles d’auteurs, philosophes et artistes sont liés par des indications « influencé par » et « a influencé ». La représentation graphique de ces relations d’influence permet une visualisation de toute l’histoire de la littérature, des courants philosophiques et artistiques, avec ses entremêlés inévitables et ses rapports de force. Outre l’aspect didactique, cette analyse permet de mettre en évidence certaines lacunes de l’encyclopédie Wikipédia2.

De fait, c’est principalement dans sa capacité à tisser des liens entre les informations pour, par exemple, offrir au visiteur des informations complémentaires sur un détail d’une œuvre ou un élément de contextualisation, que l’outil informatique s’avère intéressant. Un livre numérique n’est lui aussi qu’un « prétexte » si un performant système de notes critiques ne permet pas au lecteur de s’imprégner du texte en le comparant à ses versions antérieures, à d’autres écrits du même auteur ou d’accéder aux biographies détaillées de ses intervenants. Finalement, l’utilisation de ces médiateurs numériques nous font découvrir de nouvelles perspectives de recherche, par les possibilités de mise en réseau qu’ils offrent.

Wikipédia ou la culture en réseau

Plus que son aspect collaboratif, qui génère des contenus à la scientificité variable, c’est la densité de liens qui composent cette encyclopédie numérique qui en font un ouvrage autrement plus dynamique et précieux que ses homologues classiques. Dans Wikipédia, chaque notion apparaissant dans un article est liée à l’élément s’y rapportant, chaque article est catégorisé à plusieurs niveaux. Organisée en réseau, la connaissance se déploie sous la forme d’une toile complexe, et pourtant tout sauf inextricable !

L’analyse de réseau, une approche sociologique et mathématique qui n’a pas beaucoup plus d’un demi-siècle (particulièrement catalysée par l’apparition des ordinateurs et leurs fabuleuses capacités de computation), est l’exemple parfait de l’outil à même de servir les humanités, et la culture en général ! Analyser la toile de Wikipédia à l’aide des outils de visualisation qu’offre cette discipline permet même une mise en abîme tout à fait intéressante qui permet potentiellement à l’encyclopédie de pondérer et corriger ses liens internes (voir illustration ci-contre).

Les « Humanités numériques », une approche interdisciplinaire pleine d’ouvertures

Les institutions de la Société des Nations

Le projet LONSEA de l’université de Heidelberg propose une cartographie des relations institutionnelles qui composent la Société des Nations, une visualisation qui permet à l’historien de comprendre les interactions qui se tissent dans le réseau des comités (ici, plus d’un millier) de cette nébuleuse3.

Alors que l’étude traditionnelle des humanités au XXe siècle adopte généralement un point de vue très proche sur ses multiples objets (travail sur les sources elles-mêmes, analyse qualitative fine, mise en rapport de plusieurs documents, etc…), les outils mathématiques longtemps développés dans nos facultés de sciences fondamentales sont de plus en plus utilisés pour offrir des perspectives plus larges. La constitution de bases de données très complètes, réalisées simultanément par des équipes de chercheurs aux quatre coins de la planète, rendent possible la compréhension de phénomènes globaux à très grande échelle (en témoigne le projet de l’Université de Heidelberg, illustration ci-contre). Alors qu’on se focalise par exemple sur la correspondance de Jean-Jacques Rousseau, analysant les pièces unes à unes, replacer ces échanges dans le réseau des communications de l’époque peut permettre de relativiser l’importance de certaines pièces, ou alors de comprendre la position centrale de tel ou tel correspondant (à propos, l’impressionnante cartographie réalisée par des chercheurs de l’université de Stanford, illustration ci-dessous).

Une telle approche quantitative ne doit évidemment en aucun cas exclure l’analyse des documents eux-mêmes, mais elle permet, par la compilation d’une telle masse de données, de faire apparaître des éléments nouveaux dans l’étude des comportements.

Cartographier la République des Lettres

Ce projet de l’université de Stanford répertorie 55’000 lettres issues des correspondances de 6’400 personnalités des Lettres, couvrant les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles4

Les « nœuds » de ces réseaux de lettrés, ces personnalités par qui toutes les informations passent, ne sont en effet pas toujours les grandes figures traditionnellement admises en raison de la pérennité de leur œuvre. Il s’agit bien plus souvent de figures mineures, rarement étudiées, mais dont l’analyse des réseaux et les algorithmes qui composent les « graphes » des interactions de l’époque révèlent l’importance sociale. Les linguistes ont, peut-être depuis plus longtemps que bien d’autres disciplines des lettres, d’ailleurs compris les enjeux de l’analyse de données textuelles, une méthode où l’informatisation a permis de largement pallier aux limites de nos synapses !

Adopter l’outil numérique

On l’a compris, le « numérique » ne devrait jamais être le gadget prétexte dont il prend souvent la forme dans le monde de la culture. Il est un outil à disposition des sciences humaines et sociales, un outil multiformes qui permet l’organisation d’un savoir trop conséquent pour être maîtrisé par le chercheur, un outil qui stimule les approches interdisciplinaires et qui facilite la communication scientifique par ses aspects didactiques !

  1. A propos de cet ouvrage, un post de blog de Jean-Louis Kuffer
  2. Source : Brendan Griffen The Graph of Ideas
  3. Source : www.lonsea.de
  4. Source : republicofletters.stanford.edu