Vivement qu’on ne parle plus d’humanités numériques !

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Cet article est le 4e d’un échange avec Yannick Rochat. Historique de la discussion : message 1 (Y.Rochat) – message 2 (M.Grandjean) – message 3 (Y.Rochat)

La bipartition des champs de recherche en « nouvelles » et « anciennes » dynamiques, évoquée par Yannick Rochat, laisse croire à tort que l’irruption du numérique dans l’académie a été un moment charnière dans le développement de cette dernière. Hors, ce n’est qu’assez tard qu’on commence à s’interroger sur les apports de ces technologies dont l’adoption a été très inégale selon les disciplines. Il ne s’agit pas ici de minimiser le digital turn, dont l’importance est tout à fait fondamentale, mais plutôt de constater, comme c’est souvent le cas lors de telles « révolutions »,  que de nombreuses disciplines ont vécu l’émergence du numérique de manière très naturelle.

ControversesFinalement, alors que les mathématiques (objet de mon questionnement et de la réponse de Yannick Rochat) ne remettent aujourd’hui plus en question leur utilisation des artefacts du numérique, la situation est bien différente en sciences humaines et sociales. Cette situation explique d’ailleurs la nécessité qu’éprouvent certains chercheurs de sortir symboliquement de leur cadre institutionnel pour s’affilier au mouvement des « humanités numériques ». Ce processus, dont mon interlocuteur a bien relevé que j’étais bien emprunté quant à son qualificatif définitif (utilisant donc « nouvelle dynamique » pour ne pas parler de nouvelle discipline, champ, transdiscipline, etc…), pourrait bien ne jamais se concrétiser dans la création d’une structure académique pérenne puisque son objectif n’est pas tant de se poser en nouvelle discipline que de faire prendre conscience aux disciplines déjà existantes des changements de paradigmes épistémologiques véhiculés par le numérique. Il n’en demeure pas moins que nous vivons une période de transition pendant laquelle il est nécessaire de donner aux chercheurs et étudiants les moyens de s’approprier ces outils. D’où la nécessité de créer des structures de formation à l’intérieur des universités, et pourquoi pas des chaires à cet effet, tout en gardant en tête qu’elles perdront leur raison d’être le jour (prochain) où le numérique aura été adopté à part entière (d’où mon titre). Parce qu’on ne peut pas être des doers, des « faiseurs », sans être préalablement formés (la génération de « codeurs autodidactes » est un mythe), ce qui explique sans doute également que certains de nos vénérables mandarins alimentent les discussions autoréflexives sur les humanités numériques sans en avoir jamais fait !

Cette réflexion sur l’impersistance d’une discipline vouée à disparaître lorsque ses apports auront été digérés par l’entier du champ est partagée dans le milieu journalistique, comme l’illustre le récent article de Jean-Marc Manach sur le datajournalisme (et l’éloquente « infographie » de xkcd).

Finalement, est-ce que nous ne nous dirigeons pas vers un décloisonnement des sciences ? Un mouvement qui irait à l’inverse de l’hyper-spécialisation héritée de la professionnalisation des sciences du XIXe siècle, en construisant tellement de ponts entre les disciplines que les distinctions entre celles-ci deviendront bientôt inintelligibles ?