Archive et numérique : conserver un contenu n’est pas conserver une mémoire !

Bruno Bachimont, conférence à l'Université de Genève

Bruno Bachimont, conférence à l’Université de Genève

Que fait le numérique à l’archive ? En quoi notre conception de la mémoire est-elle modifiée par cette irruption de la technologie numérique ? Ces questions sous-tendent la conférence donnée par Bruno Bachimont (directeur de recherche à l’Université de Technologie de Compiègne – articles relatifs) dans le cadre du séminaire de recherche “Archives des Savoirs” de l’Université de Genève ce lundi 3 juin 2013. Le titre de la conférence est le suivant : “Le temps du document : de l’événement archivé à la mémoire préservée”.

Les paragraphes qui suivent retranscrivent les propos de Bruno Bachimont à l’occasion de cette conférence.

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1. Du document au patrimoine : plusieurs relations à la mémoire et au passé

Première constatation : un document est souvent une mémoire de l’événement. Le support est causé par l’événement, il y a un lien causal entre eux. Les premiers actes notariés avaient effectivement cette fonction de trace pérenne : le document est la trace physique et sémantique de l’événement dont il est le vestige et le marquage dans la durée.

L’objet archivé :
  • Authenticité (être ce que l’on prétend être)
  • Intégrité (être physiquement et matériellement intact)
  • Identité (rester identique à soi au cours de l’évolution du temps)
  • Fiabilité (avoir un contenu véridique, qui dit le vrai sur le monde)
Les niveaux d’archivages :
  • Archive : Mémoire de la preuve, le document est gardé pour sa valeur probatoire, juridique ou/puis historique.
  • Bibliothèque : Mémoire de l’expression, le document est gardé comme témoignage de l’esprit.
  • Patrimoine : Conscience du passé/de son passé, tout objet susceptible d’être le support d’une conscience du passée et/ou de son identité (construite à partir de la mémoire) justifie de sa conservation.

Les contours entre ces trois notions est particulièrement flou et variable. Généralement, le “patrimoine” est un ensemble qui contient la “bibliothèque”, qui contient l’”archive”.

2. Modèle et travail de la mémoire : plusieurs conceptions de la mémoire

Ambiance : Uni Dufour, où se déroule la conférence

Ambiance : Uni Dufour, où se déroule la conférence

Dans quelle mesure peut-on avoir une connaissance du passé ?

2.1 Approche événementielle

Comme repère, le système mis en place en France au XIXe, en particulier l’édit de Villers-Coterrêts qui définit le français comme langue de la chancellerie. Le français devient langue de pouvoir. Dans cette même dynamique, on note la création du Collège des lecteurs royaux (1530, futur Collège de France) et de la Librairie Royale (1537). Dès lors qu’il y a une prise de conscience d’une culture nationale, on observe la mise en place d’un système complémentaire de conservation (librairie) et d’expérimentation (lecteurs royaux). On s’aperçoit dans ce modèle qu’il y a tension entre stockage et exercice de la mémoire. Aujourd’hui, dès lors que l’on veut parler de conservation, il faut avoir l’équivalent de ce duo d’exercice/appropriation de la mémoire ! Il ne faut pas uniquement garder (les livres de la Librairie Royale), la conservation n’est pensée que sur le fond d’une tradition de lecture entretenue.

Deux exemples :
  • Lorsque Airbus a voulu construire un supersonique civil dans les années 1990, ils ont récupéré les documents du Concorde, mais n’ont pas été capables de comprendre les plans parce que le langage avait considérablement changé. Ils ont dû appeler d’anciens employés pour lire ces documents qui faisaient appel à un savoir-faire qui avait terminé son cycle de vie dans le milieu industriel.
  • Il nous reste beaucoup de textes étrusques et, bien qu’on soit capables d’en déchiffrer certains, d’autres nous sont encore illisibles parce qu’on a perdu ce qu’il fallait de leur culture pour pouvoir les lire.

Garder le contenu n’est pas garder la mémoire !

À l’inverse :
  • La musique : Il n’a évidemment pas été possible de conserver des enregistrements de la musique de Bach à son origine, ce qui n’empêche pas qu’on se batte beaucoup sur la juste interprétation de Bach ! La musique classique repose sur une stratégie de préservation par description :
    • La partition (instructions pour reproduire la musique)
    • L’organologie (conservation des instruments, manières de construire)
    • Le conservatoire (maintenir une pratique, entretien constant)
  • Transmission de savoir : Les plus anciens manuscrits d’Aristote nous viennent du IXe siècle. Il y a toujours eu des intellectuels pour lire Aristote et l’expliquer à leurs camarades ou disciples. On assiste donc à une préservation intellectuelle de l’intelligibilité des textes, malgré leur décontextualisation graduelle dans le temps.

On observe donc deux modèles de mémoire :

  • Statique : conserver pour se souvenir, « si on garde des souvenirs intacts, on se souvient de manière fidèle » (mais un objet intègre de mémoire n’existe pas ! d’ailleurs nos objets se corrompent)
  • Dynamique : se souvenir pour mieux conserver (mais les souvenirs ne sont jamais stables)

Aucun de ces deux modèles ne peut fonctionner seul.

2.2 Approche philosophique

Bruno Bachimont, conférence à l'Université de Genève (à gauche, Didier Devriese, discutant)

Bruno Bachimont, conférence à l’Université de Genève (à gauche, Didier Devriese, discutant)

Comment connaître le passé au travers d’objets du présent ? Quelle est la différence entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas ? On ne peut connaître que ce qui est présent (mais celui-ci est évanescent). Classiquement, depuis Parménide, l’épistémologie a statué qu’on ne pouvait qu’étudier ce qui est hors du temps. Mais cela ne peut nous satisfaire, car ce qui nous intéresse est d’étudier le passé en tant que “ce qui n’est plus”.

On distingue trois niveaux dans le rapport au passé :

  • Conscience du passé : conscience phénoménologique du temps qui permet de viser le passé comme tel.
  • Contenu du passé : déterminer le contenu de ce qui est visé comme passé, entre fiction et vérité : distinguer ce qui n’est pas (temps virtuel de la fiction ou de l’idéalité) de ce qui n’est plus (temps révolu mais réel).
  • Sens du passé : donner un sens à ce qui est passé, retrouver le fait humain dans le vestige présent.
Temporisation – Temporalisation

Si on veut se souvenir d’un passé, il faut que notre contact avec l’objet historique donne lieu à une temporisation (que le travail de mémoire prenne du temps) pour que l’objet retrouve sa temporalité. ”Si je veux me préparer un verre d’eau sucrée, j’ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde”, écrivait Henri Bergson dans l’Evolution créatrice.

Une difficulté qu’on a avec le numérique, c’est qu’il tend à supprimer le temps nécessaire à faire mémoire (on rend donc nulle la temporalisation de l’objet). Un exemple probant est celui de la récente rediffusion d’archives cinéma restaurées en couleur qui a rendu la temporisation impossible puisque le médium faisait croire à une vidéo récente. C’est une forme de falsification de la mémoire.

Il apparaît que pour répondre à la question “comment connaître le passé ?” il faille raconter une histoire (récit) pour mettre en mots le vécu associé à la trace. Ce récit, par son expression, permet le contrôle logique et empirique.

3. Le numérique : la réinvention des sources

Le numérique n’est pas le premier support de mémoire. Premier support, le livre, qui permet la consultation sans artefacts technologiques. On assiste à une transformation avec les supports audio-visuels, il y a une centaine d’années, une déconstruction documentaire (conjonction entre ressource conservable et artefact technologique qui permet l’accès à la ressource). A ceci vient ensuite s’ajouter le paradigme du web : chaque page consultée est reconstruite dynamiquement, sa construction dépend du moment où elle se passe. Le numérique, c’est une réinvention du contenu par lecture de la source avec l’artefact technologique. La source n’est plus seulement sur un autre support, mais elle a besoin d’être reconstruite et sa reconstruction dépend de son lecteur.

C’est un changement profond : dans nos bases, on a plus des documents mais des ressources binaires. Comment savoir que ce que l’écran nous montre est bien ce qui est contenu dans la base ? Comme on ne peut pas interroger la ressource comme source, comment comparer des versions d’un même contenu puisqu’on a plus de sources mais seulement des ressources ?

Ce sont des interrogations à relativiser, eu égard à la situation du chercheur traditionnel confronté à des manuscrits qui ne sont en général pas les originaux (dès lors, une partie du travail est d’essayer de reconstruire l’original avec les versions ultérieures). La question du numérique est proche des questionnements des chercheurs qui déchiffrent des manuscrits.

Il faudrait évidemment résoudre la question du fossé d’obsolescence : combler ce fossé, c’est transformer la ressource codée pour pouvoir obtenir une vue publiée. On retrouve les vieux enjeux du document, mais on ne peut plus fonder son authenticité sur son identité, puisqu’on va le faire migrer technologiquement !

4. La mémoire numérique : tensions entre conservation et gestion

Ambiance : Uni Dufour, où se déroule la conférence

Ambiance : Uni Dufour, où se déroule la conférence

Le numérique se traduit par 2 tendances :

  • le calcul en temps réel, donnant l’impression d’immédiateté.
  • l’universalité de l’accès, donnant l’impression de la disponibilité.

Le « tout de suite, partout » … annule la médiation spatiale et temporelle !

Le numérique déconstruit le contenu. On peut décomposer un objet numérique pour en utiliser des parties. Cela privilégie la multiplication des variantes. L’INA joue sur des extraits de vidéo, par exemple. Elle donne de moins en moins accès à des documents complets, ce qui pose le problème évident de pouvoir donner son sens d’origine à l’extrait !

Conclusion : reconstruire un organon critique

Le numérique permet de transformer les contenus. Le chercheur a donc besoin de pouvoir se doter d’outils critiques, à l’exemple du travail qui se faisait avant le numérique :

  • Identité numérique : Codicologie (intégrité)
  • Identité matérielle : Diplomatique (authenticité)
  • Identité expressive : Philologie (identité)
  • Identité sémantique : Herméneutique (signification)

L’enjeu est évidemment profiter des possibilités du numérique en gardant la possibilité de la mémoire et de son exercice quand bien même le numérique transforme les sources en ressources et que la consultation ré-invente en documents Il s’agit donc de réaborder la critique de la réinvention de la mémoire à travers la consultation du passé.

Finalement, le numérique doit être l’objet de notre investigation, pas seulement son outil.

La conférence a été suivie d’une discussion, initiée par Didier Devriese (Université Libre de Bruxelles), discutant. Elle a principalement porté sur la question du rôle des métadonnées comme éléments consubstantiels des documents eux-mêmes.