“La Paix” – Anthologie numérique de textes sur le pacifisme

Sur le thème “Construire la Paix”, les Rencontres de Genève Histoire et Cité on accueilli du 13 au 16 mai de nombreuses conférences, ateliers et salons dans les murs de l’Université de Genève et d’institutions partenaires. Pendant trois jours, une équipe de volontaires, sous la coordination d’infoclio.ch et de la Bibliothèque numérique romande, s’est donnée pour mission de produire de A à Z une anthologie de textes relatifs au pacifisme et de la mettre à disposition d’un large public. Choix des textes, numérisation, OCR, corrections, mise en page, un Booksprint bien rempli pour un résultat de 235 pages, des grands classiques aux personnalités plus locales, en passant par les appels, lettres, discours et autres éditoriaux.

Ambiance du Booksprint (photo infoclio.ch, voir la galerie complète)

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La Paix Anthologie numerique“LA PAIX”

Anthologie numérique sur le pacifisme

Infoclio.ch, Maison de l’Histoire de l’Université de Genève et Bibliothèque numérique romande, 2015, 235 p.

ISBN 978-3-906817-01-9
DOI 10.13098/infoclio.ch-td-0001

 PDF (2.2 Mo)
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Ces textes sont désormais disponibles en plusieurs formats (voir ci-dessus). Ci-dessous, pour susciter la curiosité, la passionnément pacifiste “fière déclaration d’intellectuels” parue en 1919. Un des textes que j’ai eu la chance d’éditer et qui préfigure les mouvements d’intellectuels et de scientifiques pour la paix qu’il m’est donné d’étudier en ce moment (en savoir plus).


“Fière déclaration d’intellectuels” (1919)

Paru dans L’Humanité du 26 juin 1919, cet appel signé par 46 personnalités sous la coordination du pacifiste et prix Nobel de littérature Romain Rolland témoigne de la prise de conscience d’intellectuels de leur rôle dans la reconstruction d’une Europe dévastée par la guerre. Encadré d’une part d’un texte du député Paul Mistral sur « La Guerre Expropriatrice » et d’autre part d’un état des lieux des délégations de diplomates dépêchées à la Conférence de paix de Paris, ces lignes engagées appellent les « travailleurs de l’esprit » à contribuer à surmonter les haines dressées en murailles pendant le conflit mondial. Le grand nombre de signataires français – près de la moitié – ne suffit pas à éclipser l’envergure de personnalités allemandes (comme Albert Einstein ou Hermann Hesse), belges, suédoises, hollandaises, etc. parmi lesquelles on trouve de nombreux futurs acteurs du pacifisme d’entre-deux-guerres.

Travailleurs de l’Esprit, compagnons dispersés à travers le monde, séparés depuis cinq ans par les armées, la censure et la haine des nations en guerre, nous vous adressons, à cette heure où les barrières tombent et les frontières se rouvrent, un appel pour reformer notre union fraternelle, – mais une union nouvelle, plus solide et plus sûre que celle qui existait avant.

La guerre a jeté le désarroi dans nos rangs. La plupart des intellectuels ont mis leur science, leur art, leur raison au service des gouvernements. Nous ne voulons accuser personne, adresser aucun reproche. Nous savons la faiblesse des âmes individuelles et la force élémentaire des grands courants collectifs : ceux-ci ont balayé celles-là, en un instant, car rien n’avait été prévu afin d’y résister. Que l’expérience au moins nous serve pour l’avenir ! Et d’abord, constatons les désastres auxquels a conduit l’abdication presque totale de l’intelligence du monde et son asservissement volontaire aux forces déchaînées. Les penseurs, les artistes ont ajouté au fléau qui ronge l’Europe dans sa chair et dans son esprit une somme incalculable de haine empoisonnée ; ils ont cherché dans l’arsenal de leur savoir, de leur mémoire, de leur imagination des raisons anciennes et nouvelles, des raisons historiques, scientifiques, logiques, poétiques de haïr ; ils ont travaillé à détruire la compréhension et l’amour entre les hommes. Et ce faisant, ils ont enlaidi, avili, abaissé, dégradé la pensée, dont ils étaient les représentants. Ils en ont fait l’instrument des passions et (sans le savoir peut-être) des intérêts égoïstes d’un clan politique ou social, d’un Etat, d’une patrie ou d’une classe. Et à présent, de cette mêlée sauvage, d’où toutes les nations aux prises, victorieuses ou vaincues sortent meurtries, appauvries, et dans le fond de leur cœur – bien qu’elles ne se l’avouent pas – honteuses et humiliées de leur crise de folie, la pensée compromise dans leurs luttes sort, avec elles, déchue.

Debout ! Dégageons l’Esprit de ces compromissions, de ces alliances humiliantes, de ces servitudes cachées ! L’Esprit n’est le serviteur de rien, c’est nous qui sommes les serviteurs de l’Esprit. Nous n’avons pas d’autre maître. Nous sommes faits pour porter, pour défendre sa lumière, pour rallier autour d’elle tous les hommes égarés. Notre rôle, notre devoir est de maintenir un point fixe, de montrer l’étoile polaire, au milieu du tourbillon des passions, dans la nuit. Parmi ces passions d’orgueil et de destruction mutuelle, nous ne faisons pas un choix; nous les rejetons toutes ; Nous honorons la seule vérité libre, sans frontières, sans limites, sans préjugés de races ou de castes. Certes, nous ne nous désintéressons pas de l’Humanité.

Pour elle nous travaillons, mais pour elle tout entière. Nous ne connaissons pas les peuples. Nous connaissons le Peuple – unique, universel, le Peuple qui souffre, qui lutte, qui tombe et se relève, et qui avance toujours sur le rude chemin trempé de sueur et de son sang – le Peuple de tous les hommes, tous également nos frères. Et c’est afin qu’ils prennent, comme nous, conscience de cette fraternité que nous élevons au-dessus de leurs combats aveugles l’Arche d’Alliance – l’Esprit libre, un et multiple, éternel.

À la date du 23 juin 1919, cette déclaration a reçu l’adhésion de :

Jane Addams (Etats-Unis) ; René Arcos (France) ; Henri Barbusse (France) ; Léon Bazalgette (France) ; Jean-Richard Bloch (France) ; Roberto Bracco (Italie) ; Dr. L-E-J Brouwer (Hollande) ; A. de Châteaubriant (France) ; Georges Chennevière (France) ; Benedetto Croce (Italie) ; Albert Doyen (France) ; Georges Duhamel (France) ; Prof. A. Einstein (Allemagne) ; Dr. Frederik van Eeden (Hollande) ; Georges Eekhoud (Belgique) ; Prof. A. Forel (Suisse) ; Verner von Heidenstam (Suède) ; Hermann Hesse (Allemagne) ; P.J. Jouve (France) ; J.C. Kapteyn (Hollande) ; Ellen Key (Suède) ; Selma Lagerlof (Suède) ; Prof. Max Lehmann (Allemagne) ; Carl Lindhagen (Suède) ; M. Lopez-Pico (Catalogne) ; Heinrich Mann (Allemagne) ; Marcel Martinet (France) ; Frans Masereel (Belgique) ; Emile Masson (France); Jacques Mesnil (Belgique) ; Sophus Michaelis (Danemark) ; Mathias Morhardt (France) ; Prof. Georg-Fr. Nicolaï (Allemagne) ; Eugène d’Ors (Catalogne) ; Prof. A. Prenant (France) ; Romain Rolland (France) ; Bertrand Russel (Angleterre) ; Han Ryner (France) ; Paul Signac (France) ; Jules Romain (France) ; G. Thiesson (France) ; Henry van de Velde (Belgique) ; Charles Vildrac (France) ; Léon Werth (France) ; Israël Zangwill (Angleterre) ; Stefan Zweig (Autriche). D’autres signatures sont déjà parvenues et seront publiées ultérieurement.